Luc Bretones, Directeur du Technocentre d’Orange et d’Orange Vallée

On évoque souvent la mutation numérique en terme de profusion de l’offre de contenus et services ; cette « hyper abondance » vaut aussi du côté de la création, avec la démocratisation des outils de manipulation de l’image ou du son, avec la démultiplication des outils de développement informatique en tout genre, et finalement avec une formidable dissémination des compétences. Hackers et « bidouilleurs » peuvent prétendre à faire jeu égal avec les équipes des grands centres de R&D, et tous partagent comme matière première les torrents de data charriés par les différents réseaux.

A la pratique ancienne du secret et des développements en champ clos, succède l’époque des partenariats : avec les écoles ou les universités, avec les start-ups ou encore grands comptes…

Mais coopétition et open innovation ne signent pas l’entrée dans une ère du partage universel des connaissances : à l’heure des grands écosystèmes numériques (iOS, Android ou Windows, par exemple, s’agissant des réseaux mobiles), on n’est pas si loin d’un grand mercato technologique visant, pour chaque camp, à fédérer les meilleurs talents.

« Des jeunes construisent des empires en codant
dans leur garage »


Pourriez-vous qualifier la transformation numérique en trois adjectifs ?

DISRUPTIVE, ULTRA-RAPIDE et MONDIALE.
L’accélération actuelle de l’innovation est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Elle est clairement générée par le numérique et sa forme mondialisée ubiquitaire : l’Internet, hier des ordinateurs, aujourd’hui des mobiles, demain des objets, et à chaque fois au service des hommes qui tentent d’affronter la complexité croissante de leur monde, quasi dénué de frottements communicationnels, en s’appuyant sur des capacités artificielles croissantes.

La démarche d’open Innovation est au centre du processus de transformation d’Orange. Volonté du groupe de capitaliser sur l’innovation produite par les start up ? Volonté de faire évoluer la culture interne en faisant entrer un souffle venu de l’extérieur ? Une combinaison des deux ?

L’open Innovation fait partie de longue date de l’ADN des opérateurs. En effet, l’interopérabilité est indispensable pour faire communiquer deux personnes quel que soit leur opérateur.

L’ère de l’internet a accéléré le développement d’un autre type d’Open Innovation qui se propage dans tous les secteurs touchés par l’onde de choc du numérique. L’ère de l’internet est celle du codage, du software, des APIs, et de la circulation rapide de l’information. Des jeunes construisent des empires en codant dans leur garage. Il devient donc plus efficace de ne plus se limiter à sa propre recherche brevetée pour innover. Les pure players de l’internet, les fameux « OTT » (over the top) l’ont compris très vite et fédèrent autour d’eux des start-up et des développeurs, mais souvent dans une logique d’écosystème fermé (comme celui d’iTunes/iPhone/iPod), sur la base de business model freemium basés sur l’audience (LinkedIn évaluée à plus de 200 millions de dollars lors de son IPO, ou Skype qui a été racheté 8,5 milliards de dollars par Microsoft). Dans ce type de modèle, les acteurs OTT sont en concurrence et visent à établir un standard de fait (la valeur de l’entreprise se trouve alors dans son nombre de clients, comme par exemple WhatsApp, utilisé par 500 millions de clients et racheté 19 Mds$ par Facebook). La stratégie d’Orange est de devenir un « opérateur de l’ère internet » en alliant les forces des deux mondes :

·    une stratégie de croissance et de différenciation par l’innovation, en opposition aux stratégies low cost de certains acteurs du secteur,
·    une implication forte dans les initiatives de normalisation et des investissements très importants dans les réseaux annoncés dans le plan stratégique Essentiels 2020,
·    un travail collaboratif avec un très grand nombre de partenaires dans de nombreux domaines : grandes entreprises, PME, start-ups, développeurs, monde académique, acteurs publics, etc..

Concrètement, le groupe Orange est très actif dans le domaine de l’open innovation, notamment par :

·    l’intensification de notre implication dans les écosystèmes de la recherche : tant au niveau français qu’au niveau européen, au travers de projets collaboratifs européens, de partenariats de recherche avec les grandes écoles et universités françaises, les pôles de compétitivité (par exemple le PPP (Partenariat Public Privé) 5G),
·    l’ouverture d’APIs à l’écosystème des développeurs (programme Orange Partner),
·    la collaboration avec les start-ups (via nos accélérateurs Orange Fab ou encore notre politique de venture capital via Orange Digital Venture ou encore Iris Capital). Orange a ainsi lancé en février 2014 une offre complète et modulable pour aider une sélection de start-ups : ouverture de nos canaux de distribution en ligne, mise en relation avec les industriels du marché mondial, accès à différents modules de communications à intégrer dans son objet, etc.. Un autre exemple autour de la co-innovation concerne Le Bloc, un pico-projecteur connecté conçu par les équipes Orange et industrialisé par Awox avec intégration d’un système audio co-développé avec le spécialiste Cabasse.

Au-delà de la dimension innovation ou financière, la proximité des start-ups permet d’accélérer notre transformation culturelle interne et le développement des dynamiques intra-preneuriales et agiles. Savoir travailler avec une start-up en prenant en compte ses spécificités, c’est-à-dire sans la considérer ni comme un fournisseur, ni comme un partenaire disposant des mêmes moyens qu’un grand groupe, est une preuve de modernité.

Comment organisez-vous la « cross fertilisation » des démarches entre interne et externe ?

Le challenge des acteurs historiques est celui de l’innovation et de son corolaire : l’adaptation culturelle permanente. En d’autres termes, la capacité des organisations à transformer une peur en challenge excitant. Car les barrières à l’entrée technologiques baissent pour tout le monde. La différence viendra au final de l’atout le plus précieux des organisations : les femmes et hommes qui les composent.

Le groupe Orange a entrepris un vaste programme de formation au numérique et aux méthodes d’innovation modernes : lean start-up, one roof, développement agile, design thinking, art du pitch.

L’open innovation est devenue un état d’esprit, une culture, loin du complexe du « not invented here » : Orange accélère ses lancements marché par une collaboration toujours plus forte avec les partenaires de l’écosystème IT, quelle que soit leur taille. Au-delà de nos Orange Labs présents à Tokyo, Pékin, au Caire et en Europe, ce ne sont pas moins de 7 accélérateurs de start-ups que nous avons lancé. Ils accueillent deux fois par an pendant 12 semaines 6 à 7 start-ups pour tenter de booster leur développement, notamment par l’exploitation de synergies, commerciales et ou techniques, avec Orange. Un fonds d’investissement « early stage » a démarré en 2015 afin de prendre position plus tôt dans des start-ups qui disposent d’un potentiel important sur notre marché. Enfin, dernier exemple, nous participons à plusieurs incubateurs ou lieux de travail collaboratifs tels le Numa, la Ruche ou encore en soutien d’incubateurs au Niger ou à Dakar.

Sur le travail de la data, vous avez lancé une plate-forme ouverte, Datavenue, et conduit fin 2014 un « Challenges Datavenue » pour sélectionner un certain nombre de points d’application innovants ? Certains projets sont-ils déjà opérationnels ?

Les projets finalistes du challenge Datavenue organisé fin 2014 sont à ma connaissance tous en développement aujourd’hui et certains déjà opérationnels comme les projets fitnext – méthode de coaching sportif et nutritionnel en ligne – et VProject – sécurité personnelle -, le premier accessible via son site web et le second sous forme d’une application mobile. Des travaux sont en cours pour qu’ils puissent tirer parti d’objets connectés du commerce en s’appuyant sur Datavenue.
Shotgun, qui vise à optimiser le commerce de proximité, a également développé son application mobile et lancé une expérimentation d’une centaine d’utilisateurs sur deux arrondissements parisiens.
Flexoma poursuit l’industrialisation de son volet pneumatique, et le développement d’une application pour smartphone comme télécommande, laquelle sera connectée à Datavenue.
Enfin « the Odysseus », lauréat du grand prix, s’est appuyé sur les équipes du Lab Orange pour réaliser un atelier de co-création avec des parents pour finaliser son concept. Il entre maintenant dans une phase de prototypage, dans la perspective d’une levée de fond.

De même, développez-vous des relations durables avec les start up du programme Orange Fab ?

Les start-ups sont une composante majeure de l’écosystème d’innovation mondiale. Parmi elles se trouvent les futures entreprises de taille intermédiaire et les grands groupes de demain. C’est en nouant suffisamment tôt les bons partenariats que les grands groupes peuvent anticiper les nouveaux domaines de croissance et éventuellement procéder à des acquisitions stratégiques pour l’avenir.

Orange a développé de multiples initiatives autour de l’accompagnement du développement des start-ups et PME innovantes :

·    les accélérateurs ou incubateurs internes : l’Orange Fab de San Francisco a ouvert la voie à six autres dans le monde. Nous cherchons à nouer des relations durables dès lors que la perspective de co-innovation ou de co-business initiale se vérifie au cours de l’accélération. Nous avons ainsi investi dans Afrimarket, start-up de la première saison d’Orange Fab France. Nous avons plusieurs deals commerciaux avec des tiers en association avec des start-ups des différents Orange Fab,
·    les incubateurs externes ; nous sommes notamment partenaires : des Cantines Numériques de Rennes et Nantes,  du Numa lancé par Silicon Sentier, qui a regroupé à Paris La Cantine et Le Camping,
·    l’émission de radio et de TV « Hello Start-ups » sur BFM qui permet chaque semaine de mettre en avant un entrepreneur exceptionnel,
·    nous soutenons l’un des plus grands concours de start-ups du monde : le Hello Tomorrow Challenge avec plus de 3 600 start-ups candidates provenant de 90 pays en 2015,
·    Nous sommes partenaires de plusieurs accélérateurs ou incubateurs à l’étranger, notamment en Afrique, et très présents sur des initiatives qui ont pour but de promouvoir l’innovation sociale en faveur du développement grâce aux Technologies de l’Information et de la Communication (ex : Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique),
·    un programme d’animation et de partenariats « Orange Partner » qui propose des concours pour les développeurs. Orange a ainsi l’ambition d’ouvrir plus systématiquement ses plateformes sous la forme d’APIs.
·    une politique d’essaimage. Orange a fait très tôt le choix citoyen de cultiver les écosystèmes locaux pour contribuer au développement des acteurs du numérique, tant académiques qu’industriels,  et de susciter et d’aider à la naissance de start-ups, notamment au travers de sa politique d’essaimage. Plus de 30 start-ups sont issues de l’essaimage technologique d’Orange, qui permet de réutiliser des logiciels, des brevets ou du savoir-faire du Groupe.

Penser Orange en « fédérateur » de la French Tech, apportant aux entreprises et aux consommateurs une alternative aux écosystèmes des géants mondiaux du numérique, est ce que vous souscrivez à cette vision ?

Nous avons pour ambition, grâce à notre approche de l’open innovation, de contribuer à développer l’écosystème des startups en Europe et en Afrique. Mettre en valeur les talents des startups et en amener certaines aux tailles des acteurs mondiaux majeurs doit être un objectif pour ces écosystèmes. Aussi, nous ne pouvons donc qu’encourager et participer aux initiatives qui, comme la French Tech, visent à soutenir la croissance des start-ups.

Après 17 ans de responsabilités opérationnelles chez Orange, il en dirige actuellement le Technocentre et Orange Vallée. Le Technocentre est l’ « usine à produits et design » du Groupe tandis qu’OrangeVallée a pour mission de concevoir des produits et services en rupture.
Membre de différents think tanks spécialisés dont Renaissance Numérique ou l’Institut G9+, il développe une forte proximité avec le réseau des startups françaises et a participé au lancement du mouvement Startup Weekend  et de l’émission Hello Startup en France.